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par Maxime Ait Kaki[*]
Savamment brandi par les autorités maghrébines, le « péril
islamiste » a éclipsé toutes les autres dynamiques de
recomposition sociologique et politique, pourtant réelles, qui
travaillent en profondeur l’Afrique du Nord. L’Algérie et le
Maroc sont ainsi en butte à une puissante contestation des
populations berbères, qui demandent la reconnaissance officielle
de leur langue : le tamazight. Le soulèvement d’avril-mai 2001
en Kabylie, une région à la pointe de ce combat, n’est qu’un des
multiples aspects d’un phénomène souvent minimisé à tort par les
analystes, sous prétexte qu’il plongerait ses racines dans une
crise sociale. Or, si le terreau du nationalisme a toujours été
le marasme économique, le refus des revendications berbéristes
favorise la mutation de l’ethno-linguisme berbère en un
nationalisme qui « inclut la possibilité d’une rupture de l’idée
nationale »[1].
Depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, qui a vu les
Kabyles se mobiliser autour des mots d’ordre : « Nous sommes des
Berbères, pas des Arabes », « le tamazight à l’école », la
fièvre s’est étendue du Maroc jusqu’aux îles Canaries. En 1995,
un Congrès mondial amazigh (CMA) est fondé à Saint-Rome de Dolan
(France). Cette ONG berbère, première du genre, se donne pour
but « la défense et la promotion de l’identité culturelle de la
nation amazigh », une notion qui déborde désormais le cadre
national pour revêtir un caractère de plus en plus
transnational, voire international. Elle est porteuse d’un
risque de déflagration généralisée à plus ou moins long terme.
Si les États maghrébins ont pris la mesure de la menace en
reconnaissant, à partir de 1994, « le caractère berbère de la
société »[2] et en préconisant l’enseignement du tamazight « au
moins au niveau du primaire »[3], ces concessions n’ont toujours
pas trouvé de traduction constitutionnelle. Pour les autorités,
la «carte berbériste» est souvent utilisée comme un moyen
tactique, en contre-poids à l’islamisme. À l’intérieur, le
laïcisme du discours berbériste permet d’attirer les sympathies
des courants « éradicateurs » de tous bords ; à l’extérieur, il
lui confère un visage démocratique auprès de l’opinion
internationale. Si le nationalisme d’État maghrébin a su, hier,
faire siens le socialisme, l’arabisme et l’islamisme, pourquoi
n’en ferait-il pas autant aujourd’hui avec le berbérisme ? Nul
doute qu’une accentuation de la pression berbériste sur les
fronts trans- et internationaux ne fera que renforcer la logique
contraire de « nationalisation » du berbérisme.
La notion de «Berbères» est polysémique. S’agit-il d’un groupe
ethnique uni par une histoire et des ancêtres communs ? D’un
espace culturel transnational aux traits identitaires similaires
: langue, coutumes, religion…? D’un ensemble de « minorités »
dissociées au sein d’un même groupe ethno-culturel, aptes à
prétendre à une vie commune nationale ?
Les historiens, de Salluste à Charles-Robert Ageron en passant
par Ibn Khaldoun, s’accordent à définir les Berbères comme les
populations originelles d’Afrique du Nord. S’ils ont pu
s’insérer un temps dans le « concert des nations », s’ils ont
fourni des légions de vaillants soldats, produire des penseurs
de renom tels que Saint-Augustin, Appulé, etc., ils ne l’ont
fait qu’en tant qu’éléments romains ou romanisés, byzantins,
andalous, arabo-musulmans, et enfin maghrébins. En dehors de ces
diverses allégeances, toutes aussi « extérieures » les unes que
les autres, ils n’ont jamais eu véritablement d’existence
propre, ni revendiqué de souveraineté ; ou alors ce fut au nom
d’autres nations ou civilisations. Il en va ainsi des royaumes
numides, almoravides et almohades, ou de l’éphémère « république
du Rif » d’Abdelkrim, en 1926 au Maroc. Cette absence de
structuration politique authentiquement berbère a facilité la
succession des plus grands empires : phénicien, romain,
byzantin, arabe, espagnol, ce qui a fait de la matrice
identitaire berbère une peau de chagrin. Didier Nébot déplore la
disparition du « judaïsme berbère, [culte qui] a commencé son
existence avec les Phéniciens »[4] pour atteindre son apogée au
VIIe siècle avec la Kahéna, reine juive-berbère des Aurès. Le
seul vestige de cette longue histoire est la langue, qui reste a
priori le fondement même de la berbérité. Mais celle-ci, du fait
du morcellement géographique, est fragmentée en une kyrielle de
nationalités.
La berbérophonie représente environ 18 millions d’individus,
concentrés dans deux foyers. On compte dix millions de locuteurs
au Maroc (35% à 45% de la population totale), répartis dans les
zones montagneuses du Rif (nord), du Moyen et Haut-Atlas
(centre), de l’Anti-Atlas et du Sous (sud). Ils sont six à sept
millions en Algérie, principalement en Kabylie (6 millions) et
en pays chaoui dans les Aurès (moins d’un million de personnes),
avec quelques poches dans le sud, notamment dans le Mzab avec la
communauté musulmane d’obédience kharidjite (100 000
personnes).
Construction
nationale et stigmatisation minoritaire
Jusqu’au premier tiers du XXe siècle, la notion de « berbère »
relève exclusivement du regard colonial. Ce n’est qu’ensuite que
les discours indigènes commencent à en faire mention. L’élément
détonateur est certainement le « dahir berbère »[5]. Cette
ordonnance du 16 mai 1930, préparée à l’initiative du Résident
général du protectorat du Maroc et signée par le sultan Mohamed
Ben Youssef, prévoit de soumettre les populations du Haut-Atlas
aux juridictions berbères, au détriment de la loi coranique.
Perçu comme une imposture fomentée par une puissance coloniale «
impie » en terre d’islam, le dahir déclenche une fronde
anti-berbère et une vaste mobilisation au nom de l’islamité et
de l’arabité du Royaume. Il s’en suit la création d’un Comité
d’action marocain (CAM), embryon du nationalisme marocain, qui
trouvera dans la tradition scripturale islamique la substance de
son idéologie. Puisque l’arabe est la langue de la révélation,
puisque le Maghreb est par définition musulman, toute autre
conception de la nation est une hérésie. Héritage négatif du
mouvement national marocain, le dahir berbère explique pour
partie le « retard » de l’émergence d’une conscience identitaire
berbère au Maroc.
Du côté
algérien, le clivage arabe-berbère refait surface en 1949. Pour
contrecarrer les positions arabistes de leur leader Messali Hadj
(originaire de Tlemcen), un groupe de militants kabyles de la
Fédération de France du PPA-MTLD[6] fait adopter une motion
défendant « l’algérianité de l’Algérie ». La réaction est sans
appel. Les Kabyles sont systématiquement évincés des instances
nationalistes algériennes. Hocine Aït Ahmed est remplacé par
Ahmed Ben Bella à la tête de l’Organisation spéciale (OS). Des
dizaines de militants sont exécutés sommairement (Amar Ould
Hamouda, Ouali Bennaï…), accusés d’être des « berbéristes
enfants des Pères Blancs ». Les purges anti-Kabyles atteignent
leur sommet en 1956 avec l’assassinat de Ramdane Abbane,
l’idéologue de la « révolution algérienne ». Homme à poigne,
laïc, Abbane est l’inspirateur de la plate-forme de la Soummam,
le document fondateur du nationalisme algérien moderne, qui
affirme : « La Révolution algérienne n’a pas pour but de jeter à
la mer les Algériens d’origine européenne, mais de détruire le
joug colonial inhumain. Elle n’est pas une guerre civile ni une
guerre de religion. Elle veut conquérir l’indépendance nationale
pour installer une république démocratique sans discrimination
».
La
persécution est aussi géographique. Craignant une prééminence,
voire une trop grande autonomie de la Kabylie, région dont le
dispositif militaire contre la France était probablement le
mieux structuré, Mohammed Boudiaf – fondateur du Comité
révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA) – tente en 1954
de fusionner la Kabylie et l’Algérois. Il n’y parvient pas
(l’organigramme de l’OS fait de la Kabylie une des cinq grandes
zones militaires ou mintaqat, aux côtés de l’Algérois, de l’Oranie,
du Nord-constantinois et des Aurès), mais son dessein sera
réalisé au surlendemain de l’indépendance algérienne. Lorsqu’en
1963, le FFS d’Aït Ahmed prend le maquis en Kabylie pour
dénoncer le projet constitutionnel élaboré au pas de charge par
Ahmed Ben Bella (il proclame l’arabité de l’Algérie et confère
au FLN la primauté du pouvoir), l’armée est envoyée sur place.
Des centaines de Kabyles sont tués et blessés. Les têtes du FSS
sont arrêtées et jetées en prison.
La résurgence
du fait identitaire berbère dans les années 1960 est le fait
d’une poignée d’intellectuels kabyles francophones qui ne
trouvent pas leur place dans une société algérienne en proie à
une arabisation forcée. Censurés, pourchassés, ils ont choisi la
clandestinité ou pris le chemin de l’exil. Parmi eux : Mouloud
Mammeri. Ce professeur de berbère à l’université d’Alger – où
son cours est provisoirement toléré par le régime du président
Haouari Boumédiène, avant son interdiction définitive en 1973 –,
était un véritable pôle d’agrégation du berbérisme, attirant
toute une génération d’étudiants venus de l’Algérois et de
Kabylie pour découvrir les vertus scripturales d’une langue
berbère « savante » dont ils ignoraient tout ou presque. Le
passage du berbère à l’écrit est indissociable des contributions
de ce chercheur. Mammeri a notamment traduit les Isefra, oeuvre
magistrale du poète populaire kabyle Mohand U Mhand, dont il a
tiré une étude de Grammaire berbère, éditée en kabyle et en
français.
Dans un autre
registre, Taos Amrouche joue un rôle de premier plan.
Chrétienne, kabyle francophone, née à Tunis en 1913, celle que
l’on surnomme le « merle blanc de Kabylie » libère
irréversiblement de leur carcan villageois le chant et la poésie
kabyles, auxquels elle donne une stature universelle. Installée
à Paris avec ses parents et son frère Jean dès le lendemain de
la deuxième Guerre mondiale, la diva se fait très vite remarquer
en animant l’un des principaux programmes kabyles de la
Radiodiffusion française, intitulé « l’Étoile de chances ».
En 1967, un groupe de Kabyles, dont Taos Amrouche et Mouloud
Mammeri lancent, à Paris l’Académie berbère d’échanges et de
recherches culturels (ABERC). L’association se réclame de
principes « universels » et se donne pour but la promotion des
cultures minoritaires. Mais, trop élitiste, elle n’a pas
d’impact sur les Kabyles. Il en ira autrement de l’Académie
berbère (AB), qui prend le relais deux années plus tard. Fondée
par des militants kabyles décidés, en rupture totale avec le
modèle idéologique algérien, l’AB est intimement liée à la
trajectoire de Mohand-Aarav Bessaoud, l’un de ses principaux
initiateurs. Officier de l’Armée de libération nationale (ALN)
durant la guerre d’Algérie, il s’oppose au régime de Ben Bella
en prenant une part très active à l’insurrection kabyle du FFS
de 1963-1965. Jusqu'au-boutiste, il est l’un de ceux qui
dénonceront le plus fermement les accords de cessez-le-feu
conclus le 16 juin 1965 par Aït Ahmed avec les autorités
algériennes. Ratissant dans les milieux populaires de
l’immigration kabyle parisienne (usines, cafés…), l’AB a une
vocation avant tout idéologique. Au-delà du travail de
codification linguistique, elle s’investit dans une vaste
entreprise de propagande : réhabilitation de la graphie tifinagh
(ensemble d’alphabets consonantiques utilisés par les Touaregs),
lancement du drapeau tricolore (bleu, vert et jaune) et de toute
une iconographique berbère (double trident devenu depuis le
symbole de la berbérité), etc.
Le mouvement trouve
une audience en Libye, au Maroc, en pays touareg (Niger, Mali).
Sa publication mensuelle Imazighen (Berbères) connaît un franc
succès. Mais son discours, empreint du Dogme de l’Immaculée
Conception, l’entraîne parfois dans des dérives racistes
outrageantes, comme lorsqu’il demande : «Devrions-nous accepter
que notre pays soit arabe, avec tous les inconvénients et toutes
les tares que cela entraîne ? »[7]. En dépit de ses excès qui en
ont fait, aux yeux de certains, une organisation « d’extrême
droite », l’AB a joué un rôle déterminant dans la
problématisation de la question berbère contemporaine. Qu’il
s’agisse de l’outillage symbolique (emblèmes, signes, alphabets
tifinagh), du cadre idéologique (primat de la langue et de la
culture), l’association a indubitablement préparé le terreau du
« printemps berbère » de 1980. Elle a réussi a imposer l’idée
que les Berbères, habitants « authentiques » d’Afrique du Nord,
formaient un peuple à part entière, fondamentalement distinct
des « colonisateurs » arabes, et voué tôt ou tard à recouvrer sa
souveraineté.
Du
« printemps kabyle » au « printemps berbère »
Jusqu’en 1980
cependant, la revendication berbériste en Afrique du Nord reste
souterraine, groupusculaire et épisodique. Ses rares lieux
d’expression sont les enceintes sportives : ainsi, en juin 1977,
lors de la finale de la coupe d’Algérie de football, remportée
par le club de la Jeunesse sportive kabyle à Alger, les
supporters kabyles, bardés d’emblèmes berbères, conspuent le
président Haouari Boumédiène en doublant l’hymne national
algérien de chants patriotiques kabyles.
Le soulèvement d’avril 1980 est dit « berbère », mais il est
sociologiquement « kabyle ». Il s’est déroulé exclusivement en
territoire kabyle, sans faire tâche d’huile, à aucun moment, sur
les autres régions berbérophones d’Algérie. En même temps, il
n’a épargné aucune frange de la société kabyle. Commencé sur une
base principalement estudiantine – c’est l’interdiction d’une
conférence de Mouloud Mammeri à la faculté de Tizi-Ouzou sur la
« poésie kabyle ancienne » qui met le feu aux poudres –, le
mouvement s’étend vite à l’ensemble de la population. Le 16
avril, Tizi-Ouzou, capitale de la Kabylie, est décrétée ville
morte. Les usines, commerces, bureaux, écoles sont fermés. Un
«comité populaire de coordination» est créé, regroupant les
délégués des établissements en grève : facultés, lycées,
hôpitaux, y compris des entreprises nationales telles que
Sonelec, Sonitex, SNLB ou Onalait.
Sévèrement réprimés après
plus d’un mois de lutte ouverte avec le pouvoir central, les
Kabyles n’ont pas obtenu gain de cause. Les promesses, annoncées
le 19 septembre 1981 par le ministre de l’enseignement
supérieur, Abdelhak Bererhi, concernant la création, à compter
de février 1982, de départements de « culture et dialecte
populaire » au sein des universités d’Alger, Oran, Constantine
et Annaba – on notera que la ville de Tizi-Ouzou est exclue –,
sont restées lettre morte, mais un résultat peut être considéré
comme acquis : toute une génération de jeunes militants va
s’engager spontanément dans la revendication berbériste.
Originaires de Kabylie, universitaires pour la plupart et
officiellement « apolitiques », ils forment un véritable courant
de pensée qui trouvera pour premier terrain d’expression la
revue berbérisante Tafsut (le printemps). Cette publication
mensuelle, lancée à Tizi-Ouzou en décembre 1983, se veut une
tribune de réflexion sur la dynamique d’avril 1980, ouverte à
tous les « intellectuels et universitaires berbérophones de
l’aire berbère ». Et le nouveau combat politique annoncé par
Tafsut va vite s’incarner dans le « Mouvement culturel berbère »
(futur MCB), structure informelle « d’Algériens qui ne se
reconnaissent pas dans la définition officielle de l’identité
nationale et dans le modèle de société autoritaire et centralisé
»[8]. Toutefois la teneur identitariste initiale du discours MCB
va se délayer, au fur et à mesure de son institutionnalisation,
dans la langue de bois « néo-libérale » de l’après-guerre froide
: démocratie, droits de l’homme… Les premières assises du MCB,
qui se tiennent à Tizi-Ouzou en juillet 1989, illustrent ce
glissement : «Le MCB a contribué au développement du processus
démocratique, (…) il est partisan de l’ouverture sur les autres
dimensions de la culture nationale et de l’universalité »[9].
À la faveur des bouleversements internationaux de 1989-1990, le
champ politique maghrébin s’est ouvert. Multipartisme, liberté
d’association, libéralisation de la presse sont autant de
nouveaux paramètres qui permettent de mieux structurer la
question berbère dans l’espace social et politique.
En Algérie, parallèlement aux centaines d’associations
berbéristes – principalement kabyles puis chaouies – qui
assument cette revendication, deux partis ont inscrit dans leurs
chartes respectives la reconnaissance du tamazight comme «
langue nationale et officielle » : le FFS de Hocine Aït Ahmed,
réhabilité en 1989 après vingt cinq ans d’exil, et le
Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd
Saadi, issu du MCB. Sociologiquement « kabyles », le FFS et le
RCD sont les avocats les plus « légitimes » du berbérisme, mais
ils n’en ont pas l’exclusivité. Le Front islamique du salut
(FIS) a eu un temps recours aux inscriptions tifinagh pour sa
communication. En campagne pour l’élection présidentielle
d’avril 1999, Ahmed Taleb-Ibrahimi (un cacique du FLN
sympathisant du FIS) soutient que l’Algérie s’est constituée « à
partir de sa civilisation musulmane, son authenticité arabe et
son patrimoine amazigh ». Cette tentative de détournement de
l’offre berbère par des partis « non-Berbères » participe de la
même logique de dépossession de l’« amazighité », menée par
l’État.
Dans un
discours prononcé le 19 novembre 1994, le chef du gouvernement
algérien Mokdad Sifi affirme que « l’Algérie ne peut nier
l’existence millénaire de l’identité amazigh ». Le 28 mai 1995,
la présidence de la République crée un Haut commissariat à
l’Amazighité (HCA), supposé étudier les modalités d’introduction
du tamazight dans l’enseignement et la communication. La
constitution algérienne adoptée par référendum en 1996 affirme
dans son préambule que « les valeurs et les composantes de
l’identité algérienne sont l’islam, l’arabité et l’amazighité »,
mais ne contient aucune autre disposition sur le sujet.
Retombées
au Maroc
Si le «printemps kabyle» de 1980 n’a pas véritablement fait
tache d’huile sur les régions berbérophones d’Algérie, il a eu
des répercussions au dehors, notamment au Maroc. Jusqu’en 1980,
le militantisme berbère était marginal dans ce pays. Sa seule
véritable structure était l’AMREC, une Association de recherche
et d'échanges culturels créée dans le but de promouvoir la «
culture populaire » et qui a en effet encouragé la production
d’une littérature berbère. Un tournant se produit le 5 août
1991, lorsque six associations signent, à Agadir, une «charte»
demandant « la stipulation dans la Constitution du caractère
national de la langue tamazight à côté de la langue arabe ». La
pression s’accentue avec le défilé du 1er mai 1992 dans la ville
d’Errachidia, où des militants d’une association berbériste,
Tilleli, scandent : « Tamazight à l'école, tamazight langue
officielle ». Sept membres sont interpellés pour « profération
de slogans en contradiction avec la constitution » et «
incitation à commettre des actes portant atteinte à la sûreté
intérieure de l'État ».
Cela dit au
Maroc, où un Conseil national de coordination (CNC) regroupant
une trentaine d’associations berbéristes a vu le jour en 1994,
la mouvance berbériste est très inféodée au makhzen[10], au
point de se confondre avec lui. C’est le sens du « Manifeste
berbère » publié en mars 2000. Ce document d’une vingtaine de
pages, signé par deux-cent-trente-neuf personnalités
(universitaires, écrivains, artistes, industriels, cadres…), a
été élaboré par Mohamed Chafik, ex-directeur du Collège royal et
connu pour ses liens étroits avec le Palais. Il collabore aussi
avec la revue berbérisante Tifinagh, dirigée par Ouzzin Aherdan,
le fils de Mahjoubi Aherdan (le leader du Mouvement populaire),
un proche du Roi. La véhémence du ton du manifeste n’en est que
plus frappante : « Les Berbères ne renonceront pas à leur
berbérité, et n'auront de cesse de revendiquer que l'amazighité
du Maroc soit officiellement reconnue. Au cas où les
panarabistes s'obstineraient à la renier, les Imazighens se
trouveraient en droit de dénier à leur pays toute prétention à
se vouloir arabe.» Récemment encore, lors de la « révolte
kabyle » d’avril-mai 2001, des milliers de Berbères du Maroc
sont sortis manifester leur soutien au « peuple frère », avec
pour slogan : « Il faut corriger l'histoire, nous ne sommes pas
arabes ».
Aux Canaries, le
Congrès national canarien (CNC) de l´avocat Antonio Cubillo et
le Front populaire pour l’indépendance des Canaries (Frepic-Awañac)
de Francisco Javier Gonzáles, s’affirment comme des partis
berbères guanches, comme en témoignent leurs sigles et symboles.
Tout en revendiquant la souveraineté de l’archipel, le Frepik
défend « l’intégration des Canaries au continent africain comme
un pari cohérent et indispensable » [11]. C’est d’ailleurs à
Tafira (Canaries) que se tiennent, du 27 au 30 août 1997, les
premières assises générales du Congrès mondial amazigh (CMA),
créé deux ans plus tôt à Saint-Rome de Dolan). Cette ONG, qui
revendique « la défense et la promotion de l’identité culturelle
de la nation amazigh », porte à sa tête l’écrivain canarien
Antonio Félix Martin Hormiga (il succède au président-fondateur
Mabrouk Ferkal) et adopte une résolution sur l’autodétermination
du peuple canarien, ce qui soulève une levée de boucliers des
partis gouvernementaux espagnols. Le
Parti populaire (PP) accuse le gouvernement des Canaries
d’avoir « subventionné la réunion d’une organisation qui veut
semer la confusion autour de l’identité canarienne et (…)
réinventer l’identité berbère »[12].
Gênant
pour les États, le CMA est en proie à des « infiltrations »
diverses. Depuis le 26 juin 1999, les deux principales instances
de l’organisation, le Conseil fédéral (CF) et le Bureau mondial
(BM), sont en guerre… de légitimité. À l’insu du CF, qui est
censé, conformément à l’article 8-alinéa 3 des statuts, «
arrêter la politique générale du CMA selon les directives de
l’Assemblée générale », le BM convoqua, en août 1999, une « AG
du CMA à Lyon » qui vit l’élection d’un « président ». Ce coup
de force du BM consacre un dédoublement de fait du CMA. La
justice française fut saisie, en janvier 2000, d’une plainte
visant à rétablir l’unicité de l’organisation.
Le
bilan du printemps 2001
Plusieurs
dizaines de morts et des centaines de blessés : le bilan du
soulèvement de la Kabylie au printemps 2001 est lourd. Le
camouflet est sévère pour un pouvoir algérien en mal de
reconnaissance internationale, d’autant que les explications du
ministre algérien de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, sont
pathétiques : « Les brigades anti-émeutes ont tiré à balles
réelles faute de balles en caoutchouc ». Cet acte s’inscrit dans
la continuité de l’assassinat mystérieux du chanteur kabyle
engagé, Matoub Lounès, en juin 1998, alors que l'on amnistie des
terroristes islamistes par milliers.
Certes, la
stigmatisation de la Kabylie est une réflexe courant des régimes
algériens successifs. Mais le phénomène s’est aggravé depuis le
début de la guerre civile. Le spectre islamiste permet à
certains cercles du pouvoir de précipiter la région dans un
conflit meurtrier. La transplantation de maquis « islamistes »
dans les massifs kabyles, la mise sur pied de Groupes de
légitimes défense (GLD) locaux à la solde de l’armée plaident en
ce sens. Porteuse d’une revendication identitaire spécifique, la
Kabylie est devenue la « bête noire » d’un État algérien
centralisateur qui refuse de renoncer à ses sacro-saintes
valeurs d’arabité et d’islamité. Or, depuis la « crise
berbériste » de 1949 jusqu’à la « grève du cartable » de l’année
scolaire 1994-1995, en passant par le soulèvement du FFS en 1963
et le « printemps berbère » d’avril 1980, le particularisme
kabyle ne fait que s’exacerber. On s’aperçoit que la Kabylie,
sociologiquement parlant, « prend ses distances » avec le reste
du pays. Certains indices, comme la multiplication des
commémorations kabyles, la banalisation des emblèmes (drapeaux
tricolores, autres signes distinctifs) et hymnes patriotiques,
sont assez révélateurs, mais le comportement électoral de la
région est encore plus édifiant. Lors de la consultation du 15
avril 1999, qui a vu l’élection de Bouteflika avec 74% des
suffrages, le taux d’abstention en Kabylie a dépassé les 90 %.
Il a été de l’ordre de 60 % lors du référendum sur la « concorde
civile » organisé six mois plus tard. En fait, les Kabyles ont
suivi jusque-là à la lettre les consignes de leurs partis (le
FFS de Hocine Aït Ahmed et le RCD de Saïd Saadi) : ils votaient
massivement pour eux et s’abstenaient automatiquement en leur
absence.
Le pacte entre les
Kabyles et « leurs » partis est-il dorénavant rompu ? Lors de la
« révolution » d’avril-mai, et de la même manière qu’ils s’en
prenaient aux symboles de l’État algérien (gendarmeries,
mairies, tribunaux, enseignes en arabe…), les insurgés ont mis à
sac des bureaux du FFS et du RCD. La démagogie arabiste du FFS,
qui l’a conduit à faire jouer la fibre musulmane – notamment en
prenant part à la plate-forme de Sant’Egidio[13], à laquelle le
FIS était présent – et à s’armer de tout un lexique de slogans
arabes (tels que la hogra ou « mépris »), tout comme la
participation du RCD au gouvernement de Bouteflika ont été
vécues comme un lâchage. Pour la «génération Matoub», le FFS et
le RCD ont troqué « tamazight contre le pouvoir ». Les derniers
événements ayant spontanément réactivé les structures politiques
ancestrales – assemblées et comités de villages –, les Kabyles
demandent aujourd’hui le retrait inconditionnel de toutes les
forces policières et militaires, perçues
comme des forces « coloniales ». À Paris, où vit une forte
diaspora kabyle (plus d’un million de personnes), un groupe
d’intellectuels dirigés par Salem Chaker, professeur à l’Inalco,
vient de lancer un appel pour « une large autonomie [qui]
permette à [la Kabylie] de vivre enfin dans la dignité et la
sécurité ».
Pour
n’avoir pas été satisfaite à temps, la revendication berbériste
peut déboucher sur des velléités séparatistes des régions
berbérophones les plus en pointe dans le combat, comme la
Kabylie. En trente ans, la dynamique de « reberbérisation des
Berbères », initiée par les animateurs du printemps kabyle et
leurs aînés de l’Académie berbère, n’a fait que prendre de
l’ampleur, au point de déborder le cadre national : d’infra
nationale, la « question berbère » prend de plus en plus une
tournure trans- voire internationale. Si le risque d’une
déflagration généralisée est infime dans l’immédiat, il reste
virtuellement possible à plus ou moins long terme. Le processus
de contagion à l’échelle panberbère ne cesse de gagner du
terrain. Avec un poids démographique d’une vingtaine de millions
d’individus, rien n’interdit d’imaginer un renversement de la
donne géopolitique en Afrique du Nord.
Maxime Ait Kaki[*]
Cf. note sur Makhzen.
Ajouter note sur San Egidio
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[*]Journaliste, doctorant en sciences politiques à l’université
de Paris Panthéon-La Sorbonne.
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[1] La langue berbère dans le champ politique maghrébin. Le cas
algérien : rupture ou continuité ? in Langues et pouvoir, sous
la direction de Salem CHAKER, Edisud, Paris, 1998.
[2] Le Matin, Alger, 20 novembre 1994.
[3] Allocution du roi Hassan II du 20 août 1994.
[4] Didier NEBOT, Les tribus oubliées d’Israël. L’Afrique
judéo-berbère, des origines aux Almohades, Romillat, Paris,
1999.
[5] En matière de droit pénal, l’article 6 prévoit que « les
crimes commis en pays berbère, quelle que soit la condition de
l’auteur », sont jugés par les tribunaux français.
[6] Parti du peuple algérien (PPA) - Mouvement pour le triomphe
des libertés démocratiques (MTLD).
[7] Mohand-Aarav BESSAOUD, Le FFS : espoir et trahison, FNAR
(Première édition, Imprimerie Cary, Colombes, 1963), Paris.
[8] Saïd SAADI et Salem CHAKER, Qu’est-ce que le mouvement
culturel berbère algérien? Quelques réflexions sur sa nature et
ses objectifs, in Tafsut, n° 1, décembre 1983, Tizi- Ouzou.
[9] Document final des premières assises du Mouvement culturel
berbère. Tizi-Ouzou, du 1er au 24 juillet 1989.
[10]Le makhzen désigne le système politique et administratif du
Maroc d’avant la colonisation, tournant autour du sultan, et qui
subsiste encore en grande partie aujourd’hui.
[11] Comité National du Frepik-Awañak qui s’est tenu a
Fortventura en février 2000.
[12] Canarias, 2 septembre 1997.
[13] Entre le 8 et le 13 janvier 1995, la communauté catholique
de Sant’Egidio (Vatican) organisa une réunion pour trouver une
solution pacifique à la crise algérienne. Quatre formations
politiques classiques (FFS, PT, MDA, FLN) et deux d’obédience
islamiste (FIS et Ennahda) y ont pris part.
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